Ils crèvent à petit feu et ils appellent ça une vie.
Regarde-les. Vas-y, regarde. Les yeux morts dès huit heures du matin, le café qui ne réveille plus rien, le bus qui pue la résignation. Ils s’entassent, viande contre viande, et pas un ne lève la tête. Pas un. Lever la tête, ce serait risquer de croiser un regard, et croiser un regard, c’est risquer de voir son propre naufrage dans les yeux d’un autre.
On nous a menti. Pas un petit mensonge, non. Un mensonge énorme, gras, vendu à crédit. On nous a dit: travaille, achète, ferme ta gueule, et le bonheur viendra. Le bonheur n’est jamais venu. À la place il y a eu les anxiolytiques, les écrans, l’alcool du vendredi soir qu’on déguise en fête alors que c’est juste une anesthésie. On ne fait pas la fête. On se débranche. Nuance.
Il y a un type, dans mon quartier, qui hurle parfois la nuit. Tout seul. Personne n’ouvre sa fenêtre. Personne n’appelle personne. On ferme les fenêtres, on monte le son de la télé et on attend que ça passe. C’est ça, les gens. Des murs avec des oreilles qui ne veulent plus entendre.
Et moi je suis pareil. Voilà la vérité qui me ronge. Je crache sur eux depuis ma fenêtre mais je suis fait du même bois pourri. Moi aussi je baisse les yeux. Moi aussi je traverse quand ça sent les ennuis. Moi aussi j’ai laissé crever des trucs en moi parce que c’était plus confortable que de se battre.
La peur, ils l’ont avalée comme un médicament. Tous les jours, à heure fixe. Peur de perdre le boulot, peur du voisin, peur de la facture, peur du vide surtout, ce vide immense qui s’ouvre dès qu’on coupe le bruit. Alors on ne coupe jamais le bruit. Jamais. Le silence, c’est l’ennemi public numéro un, parce que dans le silence on s’entend penser, et ce qu’on pense, personne ne veut l’entendre.
Tu veux savoir le plus dégueulasse dans tout ça ? C’est qu’ils sont gentils. Pris un par un, ils sont gentils. Ils aident une vieille à porter ses courses, ils pleurent devant un film. Mais mets-les ensemble, serre-les dans une ville, affame-les un peu, fais-leur peur, et regarde ce que ça donne. Une meute. Une meute qui se bouffe elle-même en souriant pour la photo.
Le soir, les fenêtres s’allument une par une. Des milliers de petites cages éclairées. Dans chacune, quelqu’un qui se demande si c’est ça, vraiment, si c’est tout, si c’est pour ça qu’il s’est levé ce matin et qu’il se lèvera demain. Et la réponse, tout le monde la connaît. Et tout le monde la ferme.
Moi je reste à ma fenêtre. Je compte les cages. Je me dis qu’un jour quelqu’un va gueuler assez fort pour réveiller tout le quartier, toute la ville, tout ce foutu pays de somnambules.
Mais ce ne sera pas moi.
Et c’est exactement ça, le problème.
